thierry nlanduThierry Nlandu Mayamba

Professeur Ordinaire

Faculté des Lettres

Université de Kinshasa

Consultant en développement organisationnel

E-mail : thierrynlandu@yahoo.fr

 

            Comme lors des matchs de football, je vous propose un reportage en multiplex sur ce qui se déroule dans les assemblées provinciales de la République Démocratique du Congo. Au football, les reporters vont d’un stade  à un autre lorsqu’il y a un but marqué. Concrètement, ce genre de reportage donne ceci :

  • But à Lubumbashi, superbe but marqué par l’ailier gauche après avoir dribblé deux défenseurs de l’équipe adverse
  • But à Kinshasa. Un superbe coup franc tiré des 20 mètres est venu se loger sur la lucarne gauche du poteau
  • Buuuut à Bandundu, Buuuut au Bas-Congo, buuuut au Nord Kivu, etc…

            C’est étrange. Ce qui se passe sur nos terrains de football ressemble fortement à ce qui se passe dans nos Assemblées Provinciales. Ici, le spectacle donne ce qui suit :

  • Motion de défiance contre le gouverneur du Bas-Congo.
  • Motion de défiance contre le gouverneur de l’Equateur
  • Motion de défiance contre le gouverneur du Nord Kivu
  • Motion de défiance contre le Gouverneur de Kinshasa
  • Motion de défiance contre le Gouverneur du Katanga
  • Le Ministre des finances est limogé suite à une motion contre sa personne
  • Remaniement au gouvernement provincial de la province orientale
  • Nouvelles énième élections du gouverneur dans la province de l’Equateur

            Dans tous ces cas, les discours sont les mêmes à travers toutes les provinces. C’est comme des refrains :

            « Le gouverneur X de la province Y a été officiellement informé de la motion de défiance introduite contre lui à l’Assemblée provinciale. Les députés « motionaires » reprochent notamment au chef de l’exécutif provincial une mauvaise gestion de la chose publique. »

            La suite  est connue comme dans un script écrit d’avance et que toutes les provinces copient :

Pour sa part, le porte-parole de la coalition des leaders et notabilités politiques de la province, assure que le gouvernement provincial a déjà accusé réception de cette motion. Cette motion fait suite à une pétition initiée par sa coalition, et qui a déjà récolté, à ce jour, plus de 97 000 signatures.

            La troisième étape sera celle des menaces et autres chantages pour mettre la machine de la corruption en marche. Pour l’opposition le message est clair : «Le gouvernement provincial a déjà accusé réception de cette motion. Dans les 48 heures qui suivent, le gouverneur est tenu de venir s’expliquer devant l’Assemblée provinciale sur les griefs qui lui sont reprochées dans la motion. S’il ne se représente pas, l’Assemblée provinciale va tirer les conséquences et constater son absence et prononcer sa démission» !

            Pour ceux du pouvoir, la réplique ne tarde pas : les députés proches du gouverneur indiquent cependant que cette motion est pareille à d’autres qui l’ont précédée et auxquelles le gouverneur a fait face avec succès.

            Le décor est planté. Qu’on ne s’y trompe pas. Personne des deux camps ne veut réellement la chute du gouverneur. En effet, les acteurs des deux camps sont, en réalité des complices dans cette action contre le gouverneur. Pendant que les opposants menacent de prononcer la démission du gouverneur, les politiciens de sa majorité organisent le rappel des troupes car leur pouvoir, garant de leur avoir et valoir, est en danger.

            Mais, dans les deux cas, les deux compères de l’assemblée provinciale mettent la corde au cou du gouverneur qui non seulement, doit organiser financièrement le rappel des troupes ; mais il doit aussi payer pour que des signataires de l’opposition retirent leurs signatures et fassent ainsi tomber la motion.

            Dans les deux camps, c’est le branle-bas de combat. Les deux camps rivalisent en ingéniosité pour déplumer leur gouverneur qui « mange » seul et les néglige. Les stratégies pour forcer le gouverneur à payer sont d’une ingéniosité qui étonne pour des Assemblées provinciales souvent incapables de produire un seul Edit. Motions incidentielles, menaces et accusations de tout genre, achat de conscience, recours à l’ethnicisme, corruption et autres retraits de signature, tout y passe pour la conservation du poste.

            Ce tableau n’est pas le fruit de mon imagination. Un ancien gouverneur n’a pas hésité à décrire ce qu’ils endurent dans leur relation avec l’assemblée provinciale. Parlant des assemblées provinciales et de leur modus operandi, un gouverneur a plaidé pour la suppression des institutions provinciales actuelles.

            Selon lui, le fait que l’assemblée provinciale  ait le droit de mort sur le gouvernement crée une instabilité. Il a pris pour exemple  les provinces qui ont vu leurs gouverneurs être déchus. Pour lui, dans les assemblées provinciales en Rd Congo, les députés passent le plus clair de leurs temps à concocter et initier des motions en échange d’argent. Leurs partis politiques soudoient les députés pour faire partir des gouverneurs.

            On a comme l’impression que c’est un ensemble de copains au pouvoir qui contrôlent les copains. C’est ce qui sans doute, explique l’institutionnalisation de la corruption dans ce milieu. Personne n’y est puni puisque c’est entre copains que les choses se passent.

            Le spectacle qu’offrent nos Assemblés provinciales lorsqu’elles sont appelées à sanctionner est délirante. Tenez La loi indique clairement l’autorité habilitée à sanctionner. Mais la réalité est là : personne ne sanctionne personne. Un cas concret : un ministre provincial est suspecté de mauvaise gestion. Qui doit infliger la sanction ? C’est l’assemblée provinciale. Un député provincial prend langue avec d’autres collègues afin de réunir un quorum de cinq signatures. Une motion de défiance est aussitôt rédigée et acceptée au niveau de l’assemblée. Après l’expédition de ladite motion au ministre concerné l’invitant à fournir ses explications, on apprend que trois des cinq députés se sont rétractés. Ils ont retiré leurs signatures. La motion est retirée. Est-ce prévu par un texte légal? A nous d’en juger ! La loi ne pose-t-elle pas de conditions pour le retrait d’une motion ?

            A ce jeu est pris celui ou ceux qui croyaient prendre. Dans plusieurs de nos provinces,  la plupart des assemblées provinciales n’ont aucun pouvoir face à l’Exécutif provincial et plus particulièrement, face au gouverneur. En effet, les Exécutifs provinciaux et les gouverneurs des provinces ont fini par prendre les assemblées provinciales «en otage». Au-delà des fausses querelles, des motions de défiances, questions orales et autres interpellations qui font croire aux populations que la démocratie et le jeu démocratique règnent dans ces hémicycles, il est triste de constater que ceux-ci travaillent de connivence avec les gouverneurs. Il est, de ce fait, difficile de faire aboutir une motion ou de poser une simple question au gouverneur. Inutile de parler de motion pour le démettre de ses fonctions.

            Dans ce contexte, des vocables comme « contrôle », « redevabilité », « exécution programme et autres perdent tout sens et toute existence. Dans nos assemblées provinciales, on a vite fait d’oublier les différents programmes d’action élaborés avec le concours des habitants de nos provinces dans le cadre des nombreux «états-généraux» organisés ici et là et souvent dirigés par des personnalités crédibles de nos provinces. Quel sort a-t-on réservé aux nombreuses résolutions et recommandations des états généraux dirigés par le Révérend Père Ekwa à Kinshasa ? Quel est le sort réservé aux plans généraux d’aménagement de nos villes?

            Dans nos assemblées et exécutifs provinciaux, on n’a que faire de tous ces plans. On navigue à vue d’œil. On improvise surtout hors des prévisions budgétaires. A titre d’exemple dans la ville de Kinshasa, les infrastructures constituent sans conteste une priorité. Mais ces priorités  ne sont-elles pas dans les avenues dont la réfection paraît plus qu’utile pour décongestionner la capitale. C’est le cas notamment de l’avenue Kulumba qui va de Kingabwa-Poids lourds jusqu’au Quartier III à Masina. La réfection de cette route aurait permis à la capitale de s’enrichir de deux accès dans sa partie orientale. On peut citer également l’avenue Kasa Vubu à partir de Ngiri Ngiri et Kimbangu, c’est l’avenue Elengesa qui aboutit sur By-Pass. Il en est de même de l’avenue Kikwit qui part de l’Echangeur de Limete pour sortir entre Ngaba et Camp Mombele, via les avenues Elengesa et Libération. C’est comme si et l’assemblée provinciale et le gouvernement provincial ignorent les vrais problèmes qui se posent à Kinshasa.

            A l’assemblée, on ne parle souvent que d’argent. Pour s’en rendre compte,  je vous invite à faire tout simplement  l’inventaire des motions de défiances, des questions orales et des Edits sur l’argent et de les mettre en face des Edits qui concernent l’amélioration de la qualité de vie de la population.

            Il est triste de constater que les quelques rares Edits qui existent sont ceux qui sont tournés vers les taxes, de véritables outils que les copains des assemblées provinciales mettent entre les mains de leurs copains de l’Exécutif  afin de rançonner les populations de la province conformément aux lois votées par ceux qui les représentent. Aussi, chaque province a vite fait d’avoir sa Direction Générale de recettes, DGRK, à Kinshasa, REPER, au Bas-Congo, DGEREQ, à l’Equateur, DRKAT au Katanga, DPEMR/Sud Kivu, DGERMA, au Maniema, etc. Dans une province du pays, au Kasaï Occidental, les gouvernants sont allés droit au but en créant le BMR : Brigade de Mobilisation des Recettes, car il s’agit bel et bien de « brigades » qui n’ont pour seul but de brimer les gouvernés et de les amener à payer sans demander des comptes. Chaque province a sa régie chargée de recettes publicitaires ; sa taxe scolaire pour chaque enfant étudiant souvent à même le sol dans des écoles sans banc ni espérance ; sa taxe sur chaque table des marchés de la province ; ces espaces funéraires, des sites où la vie prend une couleur différente de celle du quotidien.

            Afin de renflouer les caisses des provinces, chaque province a sa campagne de vignettes auto, moto, vélo, bateau, pirogue, sa régie chargée des questions de salubrité,  à coté de son cimetière au nom évocateur d’un bonheur que les animateurs de nos provinces ne peuvent nous assurer que dans nos tombes.

            7 ans durant, les questions portant sur les finances occupent l’essentiel des activités des parlementaires. Dans nos assemblées provinciales, l’argent reste une question cruciale et la corruption y sévit dans une direction : du gouverneur et de son Exécutif, tous soucieux de s’acheter le silence et la complicité des assemblées provinciales, en direction des honorables députés qui, avides de devenir riches se livrent souvent des combats à mort pour bénéficier des largesses de l’Exécutif et de son gouverneur. Et comme des ânes, ils se font monter par le gouverneur et l’Exécutifs qui les font courir en mettant une carotte au devant de chacun de ses humains constamment déshumanisés.

            Nos députés, du moins un grand nombre, n’ont qu’un seul rêve commun, celui de se faire de l’argent et de devenir riches à la fin de leur mandat. Sans labeur, sans la moindre justification, nos honorables veulent amasser de l’argent dans un exercice qui consiste à nourrir son cheval pour que le cheval vous nourrisse à son tour. C’est le principe sacro-saint des relations Assemblées provinciales et Exécutifs provinciaux à travers le pays.

            Ce principe semble être consacré dès le début du processus qui conduira à l’élection du gouverneur. Souvent, les élus n’ont fait qu’acheter leurs électeurs dans le cadre de nombreuses acrobaties illégales. Dans ce contexte comment comprendre que ceux qui ont vendu leurs votes puissent, dans la suite, contrôler leurs bienfaiteurs. Quant aux derniers, leur pouvoir étant acquis par la ruse et la corruption, ils auront besoin de beaucoup de ruses et d’actes corrupteurs pour se maintenir au pouvoir.

            Ainsi, dans les rapports Exécutifs et assemblées provinciales, la corruption s’est érigée en système de gestion. Et tous ceux qui ne se conforment pas aux «normes locales» sont considérés comme des «marginaux», des « Yuma ». Cette même corruption couvre les incompétences et la cupidité des responsables provinciaux qui sont convaincus que l’exercice d’une parcelle de pouvoir constitue l’occasion de s’enrichir et non de servir les habitants de la province selon le programme établi.

            Conséquences : les finances de nos provinces ne sont pas bien gérées. Qui peut retracer la comptabilité de nos Exécutifs ? Nos assemblées provinciales ferment les yeux et n’osent pas s’acquitter de leur mission de contrôle de l’Exécutif. Les membres de nos Exécutifs provinciaux s’enrichissent au point où nul ne peut nous dire quels étaient leurs avoirs en $ et en biens immobiliers avant d’entrer en fonction et après. N’est-ce pas ce qu’exige le code de conduite de l’agent public qui oblige tout mandataire (député, sénateur, ministre, président de la République etc.) à faire une déclaration de son patrimoine. Combien de mandataires politiques ont pu observer cette règle en province ?

            7 ans après, nos assemblées provinciales sont un échec.

            Pour preuve, la peur de nos élus de rendre compte à leurs électeurs tout au long de leur mandat. Pendant les vacances parlementaires, moments propices de rencontre avec ses électeurs, le député provincial des provinces passent leurs vacances à Kinshasa et ceux de Kinshasa font le déplacement de l’Europe.

            Pour preuve, la peur de contrôler le gouverneur et l’Exécutif. Je ne suis pas économiste, mais si l’on fait le rapport le rapport entre ce que coute une assemblée provinciale dans son fonctionnement au quotidien et la qualité du travail réalisé par cette instance, on est loin de notre compte et de nos attentes !

            Mais, cet échec relève aussi de notre responsabilité en tant qu’habitants de nos provinces. En effet, nous les avons laissé faire oubliant que dans une démocratie de façade, il revient au peuple, à l’opinion publique d’interpeller, dans la non violence, nos parlementaires en permanence, de faire pression sur eux, de leur demander des comptes.

            Combien parmi nous se donnent la peine de suivre les comptes rendus des réunions de nos différents conseils des ministres dans nos provinces ? Sommes-nous au courant des décisions qui s’y prennent et qui concernent nos milieux de vie ?

            Conscient que le peuple ne les contrôle pas et assurés de la complicité des assemblées provinciales, les rapports des conseils hebdomadaires des Exécutifs n’hésitent même plus à communiquer les mêmes décisions, des sempiternelles répétitions qui n’ont pour seul but que de nous faire croire qu’on ne se tourne pas les pouces dans nos Exécutifs.  Si nos populations veulent un changement radical de la gouvernance actuelle, il faudra qu’elles deviennent proactives. Il faut que nous cessions d’être des observateurs passifs. Il nous faut oser la démocratie comme les autres peuples du monde et revendiquer, aujourd’hui, des comptes sur la gestion de nos provinces, sur les montants récoltés lors de nombreuses campagnes de taxe routière, foncière, publicitaire, scolaire, aéroportuaire, funéraire, etc. Comment a été géré tout cet argent durant les 7 ans de nos actuelles assemblées provinciales ? Le peuple, dans chacune de nos provinces doit exiger des comptes surtout en ce moment où l’on parle de démembrement et aujourd’hui, où beaucoup d’Exécutifs et de gouverneurs risquent de filer en douce, sans rapports de gestion !

            En tant que fils et filles de la province, nous avons le droit de savoir où est allé notre argent durant ces 7 années qu’une CENI, complice et notre silence ont rendu possible? En effet, peut-on, aujourd’hui, nous dire pourquoi la CENI n’a jamais renouveler nos assemblées provinciales et le Sénat. Qui avait dit que toutes nos élections n’avaient qu’un seul cycle ? Quelle loi stipule pareille ineptie ?

            Nous ne voulons pas faire des motions, nous n’en avons pas le pouvoir, mais nous voulons que justice soit faite pour mettre fin à l’impunité et à l’arrogance de ceux qui s’enrichissent scandaleusement sur le dos de la province. Il est impérieux de rompre ce cycle de la corruption pour redonner espoir et vie à nos structures démocratiques de proximité. Sinon, nos conseils communaux de demain ne seront que des bis repetita des modes de gestion désastreux connus à ce jour.

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