1. Introduction

La Conférence Episcopale Nationale du Congo, CENCO,  a décidé de mettre fin, le 27 mars 2017, à la mission des bons offices dont elle a assumé la lourde et complexe charge pendant près de quatre mois. Cette décision, non seulement elle a laissé un goût amer sur les langues des congolais et un sentiment d’insatisfaction, bien plus, elle est interprétée diversement par les politiques. Certains la qualifient même d’échec, alors que d’autres taxent le Présidium de la médiation d’inexpérimentée.

Cette réflexion tente de donner un éclairage aussi bien sur les résultats encourus par ces pourparlers  du Centre Interdiocésain que sur les comportements des acteurs politiques parties prenantes, lesquels n’ont pas été de moindre impact sur le non-aboutissement du document de l’Arrangement Particulier.

  1. Bilan succinct des pourparlers de la CENCO

Les échanges directs du Centre interdiocésain ont produit les acquis suivants pour le dénouement de la crise politique dans le pays :

  • La remise en cause de l’Accord politique du 18 octobre 2016 qui, du reste, avait souffert d’un déficit de légitimité et d’inclusion ;
  • L’inclusivité des classes politiques les plus importantes ;
  • La prise de conscience de l’Institution Président de la République de l’évidence de la crise politique et de son illégitimité et, dès lors, à devoir les résoudre au travers d’un compromis qui s’ouvre à toutes les franges politiques réellement préoccupées par la question, mais surtout soutenu par le peuple ;
  • La réinstauration de la cohésion nationale et de la Paix psychologique et sociopolitique ;
  • Le recadrage du processus électoral, mieux du calendrier électoral, après la rupture du contrat et de l’adhésion citoyens à la suite du non-respect des échéances constitutionnelles, notamment les 19 septembre et 19 décembre 2016 (cfr article 73 de la constitution). Le délai de la tenue des élections étant fixé au plus tard la fin du mois de décembre 2017 ;
  • La détermination des modalités du partage des responsabilités exécutives comme garantie du respect de l’échéance intermédiaire préélectorale et électorale. Ceci a rendu impérieuse l’implication de l’opposition dans la gouvernance de ladite période et par ricochet l’ouverture de la Majorité Présidentielle (MP) au partage du pouvoir. Il est à sous-entendre, par ce fait, que la MP consentait la perte de son impérium issu des élections de 2011 sur la gestion de l’Etat. L’Accord crée ainsi un contexte particulier de l’exercice du pouvoir ;
  • L’établissement des mesures de confiance grâce aux compromis dégagés en faveur de la décrispation politique. Des nombreux cas de libération des détenus d’opinion et politiques ont été apurés ;
  • L’instauration du climat de confiance au travail de la Commission Electorale Nationale Indépendante, CENI, avec effet positif sur l’opération d’enrôlement des électeurs ;
  • La réactivation de la confiance de la communauté internationale au processus électoral (cfr Résolution 2348 du Conseil de Sécurité des Nations Unies).

Cependant, les pourparlers ont eu la principale limite quant au désaccord non résolu au sujet de la désignation du Premier Ministre et du Président du CNSA. Il faut souligner que l’échec sur ces points est exclusivement fonction de l’irresponsabilité, du manque de sens patriotique et des attitudes iniques et cyniques de la classe politique congolaise. Elle papillonne, chenille sur des intérêts mesquins qui les obligent à agir contre et en-deçà des valeurs patriotiques.

La CENCO, en tant que facilitatrice, avait le rôle de les aider à accoucher de l’entente et non à leur faire consommer ses positions. Il est impossible d’arriver à un consensus dès lors que les acteurs clé concernés usent de la pratique du non-consensus basée sur le principe de l’application de la non-application, mais surtout s’entendent pour ne jamais s’entendre. L’on doit se dire combien de fois certaines composantes parties prenantes n’ont-elles pas martelé leur refus en mentionnant : « nous gardons notre position… Si notre position n’est pas acceptée, nous ne signerons pas » cet Arrangement Particulier » ou encore Si l’on ne fait pas ce que nous exigeons, toute autre proposition ne passera pas et le blocage va continuer. C’est indigérable surtout lorsque ces affirmations sont faites à l’issue d’une concertation interne sollicitée par la composante concernée.

Cela pose la problématique de la sincérité et la légitimité de l’engagement pris par la signature de l’Accord politique global et inclusif lui-même au 31 décembre 2016.

Il convient de reconnaître que les politiques congolais parties prenantes à ces pourparlers ont échoué face  leur devoir de sauver la Nation. Tout porte à croire que le politique congolais se familiarise bien avec les modèles externes et inféodés. A Sun City, la formule 1+4 a été une invention exogène et n’a réussi à résoudre durablement la crise. A la Cité de l’OUA, les trouvailles adoptées ont été fonction de pollution politique et stratagémique, mais malheureusement, pas consommées par la population. Il est un fait indéniable que la CENCO en est sortie tête-haute face à toute manœuvre de compromission de sa crédibilité.

  1. Sens de l’arrêt de la mission de bons offices

La décision des Evêques de mettre fin à leur mission de bons offices revêt un double caractère d’alerte, à notre avis.

  1. Alerte au Président de la République face à l’intention délibérée des politiques, surtout de sa famille politique, d’aporiser (opposer une impasse) au processus de compromis. Cela est en quelque sorte une manière de comprendre la volonté profonde de celui-ci quant à la sortie définitive de la crise politique par un consensus consolidé.
  2. Alerte aussi à la population comme une dénonciation des mécomportements et de la mauvaise foi des politiques à désamorcer la crise. Cela supposerait que la population congolaise n’a aucun autre schéma que de se prendre en charge, de récupérer sa souveraineté renfermée dans les intentions de certains politiques hégémoniques.
  3. Que comprendre des deux points objet de l’impasse ?

Les deux points faisant obstacle à la signature de l’Arrangement Particulier à savoir : le mode de désignation du Premier Ministre et la Présidence du CNSA, disent plus que les commentaires popularisés par certains politiques qui se culpabilisent réciproquement et incriminent parfois la CENCO. L’opinion nationale retiendra ce qui suit :

Concernant le mode de désignation du Premier Ministre, la médiation de la CENCO a proposé une formulation sage qui éviterait  le piège de chiffre à la base des antagonismes. Cette formulation ajoute ainsi un second paragraphe à l’article 7 du document de l’Arrangement Particulier adopté par les parties prenantes à savoir : « Conformément au point III.3.3. de l‘Accord Politique Global et Inclusif, le Gouvernement de la République est dirigé par le Premier Ministre présenté par l’Opposition Politique non signataire de l’Accord du 18 octobre 2016/Rassemblement et nommé par le Président de la République conformément à l’article 78 de la Constitution ». (§1)

« A cet effet, il y a échange, aux termes des consultations entre le Rassemblement et le Président de la République  à qui il appartient de nommer le Premier Ministre ». (§2 ajouté)

Il est à noter que cette proposition n’a pas convaincu la Majorité Politique qui s’est prononcée intransigeante à sa position présentée en des termes suivants : « Le Premier Ministre est nommé aux termes des consultations entre le Président de la République et le Rassemblement/Opposition non-signataire de l’Accord du 18 octobre 2016 sur base d’une liste de trois candidats. »

Le refus de cette option par le Rassemblement (RASSOP) cache sa crainte d’être victime de débauchage politique de certains de ses leaders, surtout dans ce contexte où sa cohésion est encore fragile. Encore que la machine politique, quant à ce, est déjà opérationnelle.  Le RASSOP perçoit assurément les risques de servir de bouc émissaire pour l’échec de la gestion de la période préélectorale et électorale. Pour mémoire, l’Accord du 18 octobre 2016 donnait des assurances manifestes que monsieur Vital KAMERHE était pressenti Premier Ministre ; alors que la réalité vécue a été  contraire. Il lui a fallu un grand cœur pour y adhérer.

Par rapport à la Présidence du Conseil National de Suivi de l’Accord et du processus électoral, CNSA, la CENCO a présenté la proposition suivante au travers d’une exhortation : « … Nous sommes concrètement devant une urgence politique. Vous vous êtes retrouvés et vous êtes convenus pour un accord dont l’objectif principal est l’organisation des élections en 12 mois. Concrètement, le temps n’est pas de notre côté. De douze mois, on ne peut compter aujourd’hui que sur 9 mois …au niveau de la médiation nous disons qu’on peut se cabrer sur la lettre tout comme on peut retourner à l’esprit qui a conduit à l’élaboration de cette disposition. Dans le sens pragmatique, nous savons que ce genre de discussion peut prendre du temps. Et nous allons encore perdre du temps dans notre marche vers l’essentiel. Perdrions-nous énormément de garder les choses telles qu’elles sont décrites dans l’accord et mettre en place des garde-fous. Ce serait un pas pour nous permettre d’aller vers la solution. Mais les autres composantes doivent demander qu’autour de la personne il y ait un large consensus sur la personne ». Ceci signifie concrètement que l’on reconnaisse la provenance du Président du CNSA au RASSOP tout en faisant des concessions pour dégager le consensus autour de la personne qui sera proposée par celui-ci.

Cette proposition n’a pas non plus accroché l’assentiment de quatre des composantes parties prenantes aux échanges, bien qu’il leur ait été accordé une journée entière de négociation en informel. Ici encore, le blocage tiendrait à des motivations politiques et psychanalytiques.

Il convient de noter, au regard des différentes positions des parties prenantes, que notre classe politique manque de conscience forte face à la situation sociale de son peuple et au devenir de la Nation. Elle souffre d’un « syndrome de sentiment sous-nationaliste » basé sur l’intérêt individuel et se complait, à cet effet,  dans des actions esthético-cosmétiques sans produit effectif.

  1. Quel issu de sortie de l’impasse ?

Le Président de la République saisi par la CENCO promet de s’impliquer dans la résolution du blocage. Sa volonté de s’engager à une solution durable qui permettrait l’application urgente de l’Accord est une bonne chose. Dès lors, que le Président de la République s’implique en faveur de l’application de l’Accord politique signifie profondément sa volonté manifeste d’adhérer au schéma de l’alternance démocratique par l’organisation des élections dans le délai convenu dans l’Accord. Cela suppose le respect de l’Accord dans sa globalité conditionné, dans le contexte actuel, par la finalisation de l’Arrangement Particulier, ce, impérativement au travers de la médiation de la CENCO, d’une part,  et par le respect de l’autonomie des composantes parties prenantes, de l’autre.

L’Institution Président de la République étant elle-même le nœud du problème à la base de la crise actuelle ne peut logiquement pas se transformer en médiatrice : le sujet du conflit ne pouvant faire sa propre médiation sans être juge et partie. En sus, les consultations qui semblent faire espoir  ne peuvent être entreprises en dehors du contexte de l’Accord  faisant consensus entre parties, ni anticipativement à la conclusion de l’Arrangement Particulier. Cela conditionne la crédibilité, la légitimité et la justesse de toute décision politique que le Président de la République prendrait. Dans le cas contraire, il aura versé dans le schéma de la décision de non-décision, donc du chaos.

Le Président de la République mettrait par ailleurs son gage de réussite du côté de sa composante politique en lui réaffirmant sa volonté concrète sincère de sortie de l’impasse en faveur de l’application urgente de l’Accord. C’est à juste titre que la Résolution 2348 du Conseil des Sécurités des Nations Unies lui en reconnaît nommément la responsabilité première et que la CENCO l’a considéré comme dernier rempart.

  1. Pour conclure

A notre avis, ce qui est dit abusivement échec de médiation de la CENCO a des raisons politiques et psychanalytiques. La raison politique  tiendrait à la volonté d’une planification négative visant à faire obstacle à l’aboutissement de la période préélectorale et électorale, en particulier à l’organisation des élections dans le délai conclu par l’Accord. La raison psychanalytique se traduirait,  entre autres, par le retrait de la confiance en la médiation pour des motivations inavouées. Donc autant a-t-il été voulu, autant l’échec, s’il en est un, est à porter par les parties prenantes aux négociations.

Fait à Kinshasa, le 3 mars 2017

Gérard BISAMBU

Expert électoral

(+243) 82 63 57 631 et 82 67 37 654     

Lire aussi sur AETA :

Comments are closed.